L'encyclopédie de la bière
Balbutiements brassicoles en Nouvelle-France
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- Publié le Dimanche, 31 Août 2008 23:34
- Écrit par Mario D`Eer - Chroniqueur
Le plus célèbre intendant du règne de Louis XIV avait pour mission d'établir une colonie solide, fructueuse et auto-suffisante. C'est dans une double optique qu'il conçut son auguste projet. D'une part, en raison de la trop forte consommation de vin et de spiritueux (qui créait des abus de plus en plus sérieux, amenuisant ainsi les forces vives du travail) et, d'autre part, par souci de s'émanciper économiquement de la mère patrie.
Fidèles à leurs origines, les colons de la Nouvelle-France affectionnaient surtout le vin et l'eau de vie, d'où l'importation de produits européens coûtant une fortune à ce jeune pays. La population de la colonie ayant triplé entre 1665 et 1670, le déficit commercial s'alourdit énormément. La Brasserie du Roy visait d'abord à réduire les importations de ces «précieuses denrées» afin de favoriser le développement d'une économie locale. La technologie de brassage était à l'époque relativement simple et les matières premières faciles à cultiver. De plus, l'entreprise ne nécessitait pas une capitalisation trop importante. Dans cette foulée d'indépendance (il n'était pas question de souveraineté-association), Talon visait également l'exportation de la moitié de la production en direction des Indes de l'Ouest. Dans ses rêves les plus mousseux, il prévoyait exporter 2,000 barils du précieux liquide par année. Plaçant toutes les chances de son côté, il promulgua un embargo sur l'importation du vin et des spiritueux. Il fit également planter 6,000 pousses de houblon près de la rivière Saint-Charles.
La bière de Talon ne connut pas le succès espéré, elle qui devait son existence au fait qu'il s'agissait ni plus ni moins que d'une initiative gouvernementale. Le contingentement placé sur l'importation de vins et de spiritueux ne favorisait que l'essor de la contrebande. De surcroît, l'exportation vers les Indes de l'Ouest ne s'est jamais vraiment matérialisée. Deux ans après le premier soutirage, l'intendant Talon se résolut donc à faire couler ses dernières larmes de bière.
Le brassage en Nouvelle-France était une activité exceptionnelle, qui contribuait à l'alimentation de certaines personnes, surtout dans les rites quotidiens de quelques congrégations religieuses.
Le premier colon canadien, Louis Hébert, pharmacien et herboriste, s'inspira de toute évidence des peuples autochtones dans l'élaboration d'une infusion d'épinette comme boisson-remède contre le scorbut. Les autochtones de l'Amérique du Nord ne connaissaient pas la fermentation et buvaient telle quelle cette boisson. L'habitude de faire fermenter celle-ci semble provenir de la Picardie et du nord de la Normandie: l'eau des cours d'eau étant alors généralement polluée, on préparait des boissons fermentées ou distillées qui les rendaient beaucoup plus saines à consommer. Le Nouveau Monde disposait de son côté de cours d'eau propres et on pouvait, sauf exception, s'y abreuver sans craindre pour sa santé. On ajoutait à ces «bières d'épinette» plusieurs épices; il ne s'agissait toutefois pas véritablement d'un aliment, mais plutôt d'un médicament.
C'est à Sillery près de Québec, en 1634 c'est-à-dire une trentaine d'années avant l'arrivée de Talon, qu'un Jésuite, le Père Lejeune, annonça à ses supérieurs qu'il était résolu à construire une brasserie afin de subvenir aux besoins de l'ordre. Mais avant que cette brasserie ne voit ses premiers brassins partagés par les membres de la communauté, en mars 1647, les Relations des Jésuites mentionnent que le frère Ambroise en avait fait son occupation principale pendant les vingt premiers jours de 1646. À la même époque, vers 1650, Louis Prud'homme brassait près du Fort Ville-Marie, dans le district de Montréal: il est reconnu par certaines associations de collectionneurs comme le premier brasseur montréalais.
Vers 1690, le Seigneur de Longueuil, Charles Lemoyne, érigea au sein du fort de la Seigneurie de Longueuil une imposante bâtisse de maçonnerie: la brasserie. Elle transforma l'eau en bière jusqu'en 1735, alors que le terrain sur lequel elle était érigée fut cédé à François Lanctôt. En 1704, de l'autre côté de ce magnifique fleuve, sur une île qui allait quelques siècles plus tard se transformer en immense chantier de rénovation routière (Montréal), la communauté des Frères Charron décida d'ajouter une brasserie à son hôpital afin de subvenir aux besoins alimentaires des mendiants qui lui étaient confiés. Suite à des difficultés financières, les Frères louèrent la brasserie à Pierre Brabant et Pierre Crépeau, qui firent bouillir du moût dans ses cuves pendant une quinzaine d'années. Avec l'assèchement de cette entreprise artisanale semble s'achever tout espoir de développement important du côté de l'orge germée au Canada, alors exclusivement français.Le brassage ne connut jamais d'essor significatif sous le régime français; de 1725 à 1763, il fut plutôt le fait de quelques individus isolés.
Au moment où le Canada fut cédé à l'Angleterre en 1763, l'industrie ou l'artisanat du brassage était complètement disparu. Lorsque les Britanniques prirent possession du Canada, on y buvait surtout du vin. Les colons anglais y apportèrent bien sûr, plusieurs tonneaux de ale. Il était dès lors prévisible que l'industrie de la transformation de l'eau allait renaître bientôt. Un jeune entrepreneur de 19 ans, John Molson, originaire du Lincolnshire, débarqua à Montréal en 1782, où il lança une kyrielle d'entreprises (une banque, un chemin de fer, un service de navette en bateau entre Montréal et Québec), mais où il donna surtout son nom, en 1786, à ce qui allait devenir la première brasserie importante au Canada. De toutes ses réalisations, la brasserie Molson est celle qui connut le plus grand succès. Ce n'est qu'une quarantaine d'années plus tard, soit le 20 novembre 1829, qu'un premier compétiteur ouvrit ses robinets près de là: la brasserie Dow. John Molson avait alors eu amplement le temps d'établir les fondements d'une entreprise prospère. Une cinquième génération de Molson dirige maintenant la brasserie, qui occupe encore de nos jours à Montréal son site original, sur les rives du fleuve Saint-Laurent.
D'autres hommes d'affaires ou cultivateurs britanniques fondèrent plus tard des brasseries d'importance: Eccles (devenue Labatt), O'Keefe, Oland. Ce sont elles qui sont à l'origine de la configuration brassicole contemporaine au Canada et au Québec. En fait, suite à une série d'achats et de fusions, deux brasseries sont en mesure de contrôler depuis la fin des années 1980 près de 99% du marché de la bière au Québec (Molson et Labatt).
La nouvelle vague actuelle des brasseries artisanales au Canada et au Québec est tout à fait originale et puise ses sources en Europe, plus particulièrement en Allemagne, en Angleterre et en Belgique (quelquefois via un agréable détour par la Californie). En fait, il ne semble exister au Canada que trois petites brasseries constituant la réincarnation de fabriques ancestrales: Algonquin, Elora et Sleeman, toutes trois situées en Ontario.