L'encyclopédie de la bière

Sur les traces de la Berliner Weisse

Ah ! Les berlinoises ! Il y en a de toutes sortes. La plupart sont blondes, bien sûr. Il y a aussi des brunes, des rousses et des noires. Certaines y sont nées, d’autres viennent d’ailleurs en Allemagne ou de partout dans le monde, entraînées par le magnétisme de cette ville.

Leur caractère varie d’une à l’autre en fonction de leur personnalité intrinsèque ou de leur origine. La berlinoise que je préfère est blanche ! Elle ne date bien sûr pas d’hier mais elle est très rafraîchissante. Elle ne me saoule pas et j’aime bien le côté acide de sa personnalité. C’est la plus authentique des berlinoises, celle dont les racines sont ancrées le plus profondément dans le sol de cette capitale mythique. Celle qui n’est copiée nulle part ailleurs. Elle est cependant très fragile et son avenir est incertain. Les racines sont bien prises mais à force d’élaguer l’arbre, il ne reste plus grand-chose. Elle se sent rejetée et mal-aimée. À tel point qu’elle travestit souvent sa véritable personnalité derrière un voile de rouge ou de vert pour attirer l’attention et être appréciée d’un plus grand nombre. Mais moi je l’aime comme elle est ! Voici donc mon plaidoyer en faveur d’une grande dame de la capitale allemande : La Berliner Weisse.

Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à la bière, j’avais tendance à considérer certaines particularités locales comme les fers de lance de l’endroit en question. En plus de permettre au paysage brassicole de se démarquer, j’imaginais que les gens dans telle ville ou région s’identifiaient pleinement à leur bière locale, qu’elle était très populaire et qu’elle représentait constamment une fierté pour eux. Il en allait ainsi pour la Berliner Weisse. « Berliner Weisse » ! Le simple fait de prononcer ce nom plongeait mon imaginaire dans un voyage au cœur de la ville où d’innombrables berlinois savouraient cette bière dans son verre typique (un genre de calice). De Charlottenburg à Treptow, des bords du chic Wansee jusqu’au quartier trash de Friedrichshain, des terrasses fleuris aux pubs emboucanés, pas un coin de la ville n’échappait à l’emprise de la Berliner Weisse. On l’aimait, que dis-je, on la vénérait ! Elle représentait Berlin et tout ce qui s’y brassait. Ah, comme j’étais naïf ! Et comme c’était bon de l’être ! Ça me faisait voyager, ça créait des légendes auxquelles j’aimais m’accrocher. Ça colorait le paysage brassicole de mon imaginaire et donnait une signification à ma quête : Un jour, je tremperais mes lèvres dans une Berliner Weisse au cœur même de la ville dont elle provient.

En vérité la Berliner Weisse est loin d’être aussi populaire que je ne le croyais. Mon imagination fertile avait dû confondre Berlin avec Cologne ou Düsseldorf. Seulement deux brasseries la produisent encore de nos jours : Berliner Bürgerbräu et Schultheiss/Kindl. La première la conditionne en conserve avec le sirop déjà mélangé (framboise ou aspérule) et la deuxième en bouteille pré-mélangée ou pure. Schultheiss/Kindl est cependant loin d’être une brasserie indépendante. Elle fait partie du groupe Oetker, le plus grand groupe brassicole allemand. Si un jour le conseil d’administration passe le couperet dans son portefeuille de produits, il faudra prier pour que la Berliner Weisse dans sa version pure y survive. Deux brasseries c’est un bien faible constat ! Aucun des nombreux broue-pubs de la capitale ne s’est risqué jusqu’ici à contribuer à la survie de ce style. Voilà qui est très décevant. Je conçois que le brassage de cette bière représente un défi et qu’ils n’ont peut-être pas les connaissances pour le faire mais tout de même, il n’y a rien comme essayer ! Je ne sais pas moi, on pourrait décréter une semaine annuelle de la Berliner Weisse durant laquelle chaque brasseur présenterait sa version. Ça contribuerait sûrement à augmenter sa popularité et son prestige. On en trouve bien sûr dans plusieurs supermarchés à Berlin et dans certains points de vente en région mais elle est loin d’être répandue et encore moins reconnue. Les berlinois aiment bien tout ce qui porte le nom de leur ville mais moins pour le produit lui-même que pour le rapport à la ville. La « Berliner Pilsner » est ainsi beaucoup plus populaire que la « Weisse » alors qu’elle n’a rien de bien particulier et qu’on trouve d’innombrables exemples du style à travers le pays. On dirait que les berlinois considèrent la « Weisse » comme une bière ne se démarquant pas des autres et portant simplement le nom de leur ville, point. C’est bien dommage…

…Mais il faut dire que ça augmente le plaisir ! Je l’aime bien sûr parce qu’elle est rare. Ça la rend attrayante et gratifiante. On doit faire des efforts pour mettre le grappin dessus. Elle se mérite ! Quand j’ai finalement réussi à en tenir une entre mes mains, j’étais fou de joie devant cette étiquette somme toute ordinaire. J’avais l’impression d’avoir mené à bien une équipée fantastique. J’exagère, évidemment ! Ce ne fut pas si difficile mais il faut bien laisser passer les rêves. Et lorsque je l’ai savourée à l’hôtel devant une large baie vitrée donnant sur le magnifique Kurfürstendamm, j’ai compris que je n’avais pas rêvé pour rien : Robe blond pâle, voilée. Pétillement très soutenu. Mousse légère qui se dissipe rapidement. Nez fruité d’agrumes et de pomme rappelant certains vins blancs et cidres. Mince en bouche, très acide, tranchante même, le fruité des agrumes et de la pomme se confirme soutenu par le blé. Rafraichissante et agréable ! Était-ce la meilleure bière que j’avais bue ? Assurément pas. C’était cependant celle qui, sur le moment, m’apportait le plus de plaisir et de satisfaction. C’était la réalisation d’un rêve. C’était l’Allemagne, pour moi en tous cas. Ça représentait une fraction de l’identité brassicole de ce pays merveilleux dans lequel je passais une partie de ma vie. En buvant cette bière à Berlin au milieu du paysage, mon imaginaire s’est remis à voyager. Dans le temps…Je retournais en arrière, je revoyais l’histoire de cette ville et tout ce qu’elle a traversé. Mon rêve continuait. La Berliner Weisse, le temps et le paysage environnant affectaient mes sens et le tout se fondait en un ensemble de sensations des plus agréables. La communion était réussie. La bière sert aussi à cela !

Au moment d’écrire ces lignes, quand je jette un regard sur ma réserve de bière, la vue des bouteilles de Berliner Weisse me réchauffe le cœur. Cette bière a une histoire aussi forte et authentique que la ville qu’elle représente. Puisse-t-elle continuer. Longue vie à la Berliner Weisse !

Prost !