L'encyclopédie de la bière
Le Capitaine Kalinka
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- Publié le Mardi, 12 Mai 2009 01:26
- Écrit par Francis McNicoll - Chroniqueur
Ronny Coutteure disait : « La bière c’est de l’amitié liquide ». On dit aussi qu’elle favorise les rapprochements et que la boire en bonne compagnie décuple le plaisir. Elle peut être un prétexte pour se voir amener à de belles rencontres.
Tout dépend du moment. Au-delà du goût, la bière amène un côté social qui est universel. Peu importe où l’on se trouve sur la planète, il y a toujours un bon endroit pour savourer cet élixir céleste et trouver un peu de compagnie.
D’un pub à l’autre certaines personnes au caractère fort se démarquent et réussissent mieux que d’autres à briser la glace qui sépare inutilement les êtres. Il en va ainsi d’un personnage singulier que j’ai eu le bonheur de rencontrer alors que j’allais simplement prendre une bière…
Berlin, début Avril. Le ciel est bleu, le soleil brille, la température avoisine les vingt degrés. Le printemps est définitivement là et ça se sent ! Les gens arpentent les rues avec un sourire empreint de légèreté accroché aux lèvres. C’est le genre de journée où il fait bon vivre. En transit pour le nord de l’Allemagne, j’avais justement trois heures à perdre dans la capitale. Que faire ? Aller boire une bière bien sûr ! La « Brauhaus Südstern » attirait mon attention depuis un bon moment. On y avait apparemment brassé la bière la plus forte au monde, la « Rekordbier » titrant 27,6 % d’alcool. Respectant la fameuse Reinheitsgebot (loi de la pureté), elle fut homologuée en Janvier 2009 par l’Université Technique de Berlin. Je n’attendais que l’occasion d’y traîner mes savates et la voici qui se présentait. Je m’installai donc, beau temps oblige, dans le Biergarten jouxtant le parc Hasenheide. Je commandai tout d’abord une Helles puis je passai le temps en regardant les jolies femmes faire leur jogging sur la piste cyclable délimitant le parc du Biergarten. J’eu à peine le temps de tremper mes lèvres dans la bière qu’on me héla de la main et de la voix : « Komm, komm, trink nicht allein. » L’appel provenait d’un vieil homme, barbe et cheveux blancs, qui m’invitait à boire à sa table. Il me paru un peu rustre mais très chaleureux. Il provenait d’une autre époque et était caricatural au point de sembler sortir tout droit d’un film. Quoi qu’il en soit, la vie me présentait une offre que je n’allais pas refuser. Ce vieil homme avait envie de parler à quelqu’un et moi, peut-être sans m’en rendre compte, j’avais besoin d’un peu de compagnie.
« Je m’appelle Francis. » débutai-je en allemand. « Francis? My name is Bill, I’m American. » qu’il me répondit du tac au tac en anglais. Je poursuivis donc la conversation dans le dialecte de l’oncle Sam et Bill se fit un plaisir de répliquer en allemand ! Ah ? Dans le fond, pourquoi pas ! Le français s’invita dans le match quelques phrases plus loin ce qui somme toute ne compliquait pas tellement les choses. Je réussis à tirer certaines informations de ce charabia linguistique : Il s’appelait Bill et était américain (l’était-il véritablement ?). Il se disait amiral à la retraite ou quelque chose du genre. Il avait travaillé en Pologne, fut marié à une égyptienne et avait un fils ayant réussis l’étrange exploit d’épouser deux fois la même femme ! Il avait fait le tour du monde et avait accompagné une jolie fille dans un restaurant sur les Champs-Élysées : Grace Kelly, rien de moins ! Bon, son discours semblait appris par cœur et il prenait un malin plaisir à me le servir avec entrain. Croire ou ne pas croire là n’était pas la question. J’avais envie de me laisser voguer au gré de ses histoires et d’imaginer le personnage encore plus grand que lui-même ne le voyait. En fin de compte je ne suis pas certain d’avoir compris qui il était vraiment et ça n’a pas d’importance. Je prenais plaisir à cette conversation en trois langues qui partait de l’allemand vers l’anglais ou le français sans raison particulière, parsemée de citations en russe, polonais ou arabe en fonction des anecdotes. J’étais transporté dans un tour du monde linguistique très divertissant rythmé par les inévitables entrechocs de verres. On trinquait aux deux minutes, sans blague ! À chaque fois Bill se rappelait mon nom, probablement plus pour tester sa mémoire que par politesse. « Lewa Reka ! » me disait Bill. « Il faut trinquer de la main gauche, ça porte chance. » Je trouvai cette habitude intéressante et emboîtai immédiatement le pas. Connaissant quelques variations linguistiques du mot « santé », j’accompagnai chaque trinquée dudit mot dans une langue différente ce qui fit rebondir mon comparse vers une anecdote à propos de la langue concernée. Bill se disait diplômé en douze langues et se débrouillait dans une quarantaine. À en juger par la facilité avec laquelle il passait d’une à l’autre, je me suis permis d’y croire même si les chiffres étaient énormes. Il n’avait presque pas d’accent dans chacune des langues utilisées. C’était extraordinaire !
La bière n’avait en tous cas pas le temps de refroidir avec toutes ces trinquées. Dès que le niveau du liquide atteignait la moitié inférieure du verre, Bill en recommandait aussitôt deux autres en accaparant la serveuse d’une voix forte qui indisposait les convives aux tables avoisinantes. Qu’importe les regards réprobateurs, je profitais de ces courtes accalmies pour aligner mes sens sur la bière afin d’y goûter convenablement. Helles : Blonde très pale, trouble. Mince en bouche présentant des saveurs franches de céréales. Amertume discrète mais rafraîchissante. Dunkel : Robe d’un roux/brun légèrement voilée. Rondeur moyenne, saveurs de malt et de caramel bien présentes. Sans être de grandes bières elles étaient agréables et faciles à boire. L’apothéose tant attendue de cette dégustation n’eût finalement pas lieu. À mon grand désarroi les cuves de « Rekordbier » étaient vides bien que celle-ci apparaissait encore au menu. Ce n’est pas le genre de bière qu’on brasse tous les mois et je doute fort qu’il y ait une prochaine fois pour moi…Heureusement que mon comparse Bill était là pour m’aider à surmonter cette déception. Libérée de ses affres auditives, la serveuse s’en retournait quérir nos bières laissant la conversation repartir de plus belle. On parlait de tout et de rien. Ce que chacun faisait en Allemagne, les femmes, l’histoire, on partageait le moment sans but précis. On n’a pas refait le monde ni trouvé de remède contre le cancer, on se parlait tout simplement sans se demander si la conversation était utile. On appréciait la présence de l’autre. Pour deux inconnus c’est déjà quelque chose.
Une telle rencontre se serait-elle produite si j’avais été boire un café au lieu d’une bière ? Possible, en effet. Je crois cependant qu’elle eût été moins sympathique que les rencontres faites sur les chemins de la bière. C’est le genre de chose qu’on devrait faire plus souvent, inviter un étranger à sa table pour discuter et savourer le moment présent. Je pense que c’est une des choses que je retiendrai de cette journée. Ça semble peu mais c’est déjà pas mal. Tout comme l’habitude de boire et trinquer de la main gauche. À l’avenir, en toutes occasions, je trinquerai de la gauche en souvenir de ce singulier personnage rencontré à la « Brauhaus Südstern », Bill. Je retiendrai aussi un nom, celui que porte peut-être véritablement Bill. Dans toutes ses anecdotes, à travers la bouche de ses interlocuteurs, il se donnait un nom riche en évocations dont je me sers à mon tour pour parler de lui : Le Capitaine Kalinka !
Prost ! (Main gauche !)