Derrière les bulles: les mots Imprimer
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Écrit par Jean-Claude Colin - Chroniqueur   

Compagne immémoriale autant que complice des moindres faits et chansons de geste de l’humanité depuis la nuit des temps, la bière illumine de son aura les premiers écrits, en majorité cunéiformes. Originellement sacrés puis profanes, ces textes mentionnent la divine boisson de mille manières, tant sous formes d’anecdotes et de récits que de citations ou de fables, écrits tantôt sur des morceaux d’argile ou des rouleaux de papyrus ou d’écorces de bouleaux, tantôt sur des peaux de bêtes ou des tablettes de cire. Parmi eux, les plus anciens documents identifiés font état de la bière comme étant connue et bue bien avant le vin de Noé et le nectar du dieu grec Dionysos.

 Du code d’ Hammourabi aux sagas runiques

 

Fables, contes, chants religieux, textes de loi, sentences, poèmes divins. La bière fait ses premiers pas dans le monde des lettres au travers de ces mots initiaux et sacrés, couchés sur de la pierre pour l’éternité. Elle apparaît officiellement pour la première fois au sein de textes législatifs sumériens considérés comme les premières lois écrites de l’humanité. Ainsi peut-on lire dans ce code baptisé du nom du roi qui l’a édicté, Hammourabi (1728-1685 av. J.C.), cet édit terrifiant précise que « toute prêtresse ou grande prêtresse vivant non cloîtrée sera, si elle ouvre une maison de bière ou si, visitant une maison de bière, elle y consomme de la bière, condamnée à être brûlée par le feu ». De même, tout brasseur contrevenant à la bonne qualité de sa bière sera quant à lui noyé dedans ou enterré vivant selon l’humeur du jour des juges appelés à débattre de sa forfaiture. Il faut dire qu’à l’époque, les brasseurs fabriquent près d’une vingtaine de sortes de bière, ou « sikaru », réputées d’excellente qualité, et pour cause... , aidés en cela par l’abondance et la diversité des céréales cultivées dans ce qui est alors connu comme étant le grenier du monde, la plaine fertile car ingénieusement irriguée, sise entre les fleuves Tigre et Euphrate.

 

Reste que si, depuis, la bière a connu des textes meilleurs lui rendant grâce, elle n’en est pas moins souvent évoquée dans la législation du fait de l’attachement que lui portent les rebelles, qu’ils soient Hell’s Angels ou Hooligans, sans oublier les Rockers et les Bikers, certes plus calmes mais néanmoins gros consommateurs ! Et ce n’est pas d’aujourd’hui que l’abus de bière porte atteinte à l’ordre public, pour preuve cette ordonnance de l’intendant Claude de Boutroue d’Aubigny promulguée à Montréal le 2 avril 1669 : « Désirant d’arrêter de tout notre pouvoir ces dissipations et ces débauches qui tournent seulement à la corruption des moeurs et à la destruction des familles ainsi qu’à celle de la colonie, nous faisons en exécution des ordonnances de nos Rois très expresses défenses à tous ceux qui tiendront des cabarets et des tavernes (...) de les ouvrir et d’y recevoir aucune personne les dimanches et fêtes pendant le service divin. » (texte cité par Sylvain Daignault dans son excellent ouvrage L’histoire de la bière au Québec paru aux Éditions Broquet).

 

De même, tirée du même ouvrage, cette autre adresse plus récente, transmise au juge Ross Cuthbert par les grands jurés de session de Paix datée du 16 juillet 1810 et dénonçant une fois encore la détérioration des mœurs, témoigne du fait que l’histoire est bel et bien un éternel recommencement : « Les attentats portés tous les jours par l’impudicité et l’ivrognerie à la paix et à la tranquillité publique se multiplient tellement qu’il serait bientôt impossible d’en réprimer les dangereux effets, si nous n’espérions pas trouver en vos honneurs ces secours prompts et vigilants dont ils ont déjà mouvé les efforts avec tant de prudence et de sagesse ». Et de continuer avec cette phrase grandiose : « L’ivrognerie, nourrice de l’impudicité, du désordre et de tous les crimes les plus odieux voit tous les jours des milliers de nourrissons s’échapper des bras de l’innocence pour se repaître effrontément de son lait envenimé ! ». Pas de doutes, à ce moment là on quitte le législatif pour entrer dans le littéraire avec un lyrisme envoûtant.

 

Mais revenons aux temps antiques depuis lesquels, finalement, peu de choses ont sociologiquement changé. Successeur de l’empire sumérien dans l’évolution du brassage et de sa description que l’on trouve amplement représentée dans les hiéroglyphes, l’empire égyptien tient la bière en haute estime, elle qui accompagne les pharaons jusque dans l’autre monde. Le Chant de Harper, qui date de l’ancienne Égypte, en atteste, en conduisant le scribe à passer d’un textuel administratif à de la poésie pure comme le démontre la phrase suivante : « Je l’ai embrassée les lèvres ouvertes et je suis ivre sans boire de bière. » Une bière qui déjà surprend les chroniqueurs de l’époque, habitués au vin, que sont ces auteurs voyageurs venus de Sicile ou de Grèce tels Diodore qui commente ainsi sa découverte du vin d’ orge, un siècle avant Jésus-Christ : « On fait en Égypte avec de l’ orge une boisson qu’on nomme zythum et qui, pour l’agrément de la couleur et du goût, ne le cède que du peu au vin. » Cassius, historien romain, fait de même en rédigeant ce qui suit : « Quand vous buvez ce vin d’ orge, vous devenez joyeux, vous chantez, vous dansez et vous vous comportez en tout comme si vous étiez plein de vin doux. » Suivi de Pline, séduit tout autant par la bière que par les femmes des bords du Nil : « L’écume de ces boissons (la mousse de bière) est un cosmétique que les femmes emploient pour entretenir la fraîcheur du teint. »

 

Rituelle, la bière étend son emprise aux mythes nordiques dont les sagas font état de sa sacralisation comme dans le Gudrunarkvida qui date du Ve siècle et qui raconte ce qui suit : « Grimhildr m’apporta une coupe à boire, amère et glacée, pour que j’oublie mes peines ; elle avait magnifié de la force des prières, de la fraîche froide mer et du sang du porc sacrificiel. Étaient à cette bière maints maléfices mêlés, herbes des bois de toutes sortes et glands brûlés, rosée de l’âtre, entrailles sacrificielles, foie de porc cuit. Car elle apaisait les douleurs. » Concomitante, la mythologie germanique prend le relais et propage la réputation de la boisson divine, y allant même des secrets de sa recette où le crachat divin fait toute la différence en agissant comme une semence fécondante : « Ce roi était déjà marié à Signy quand il épousa Geirhild sur le conseil de l’un de ses courtisans qui l’avait vu faire la bière. Mais les deux femmes ne purent s’accorder et le roi décida de garder celle qui lui ferait la meilleure bière à son retour de la guerre. Alors les deux reines rivalisèrent d’adresse dans la confection de la bière. Signy invoqua Freysa mais Odin assura le triomphe de Geirhild en lui prêtant sa salive comme levure. »

 

Au Moyen Âge, la bière se fait salvatrice, voyant le bon saint Arnould lorrain multiplier les chopes pour rassasier les assoiffés ; là où son alter ego flamand de Tiégeur la recommande contre les maladies épidémiologiques. Ce en quoi l’abbesse Hildegarde les approuve du fond de son couvent alsacien, écrivant en 1070 : « Là où l’on boit de la bière, les cas de lèpre et de paralysie sont rares. » La bière est alors omniprésente dans le quotidien de chacun des royaumes chrétiens, sésame social et de surcroît sanitaire, au point de se parer de relents chauvins, logiques au vu de son côté « populo ». Pour preuve, cette conversation extraite du roman épique de Peter Berling, Les Enfants du Graal, fort de 4 tomes édités chez J.C. Lattés : « J'ai toujours cru, Benoît, que votre patrie se limitait au Mare Balticum… La Pologne est partout, affirma l'autre, sans paraître s'offusquer de la remarque. Partout, Pian, où on nous offrira une bonne bière plutôt que du koumis, partout où nous attend une table mise avec couteau et fourchette, un bain et un vrai lit. »

 

Toutefois, passant d’un chauvinisme gastronomique à un quasi protectionnisme gustatif, la bière fait une entrée littéraire tonitruante en Allemagne. Adulée et protégée par une loi de pureté à nulle autre pareille puisqu’un temps constitutionnelle, elle devient la boisson de chevet de nombreux écrivains parmi lesquels moult chroniqueurs enthousiastes à l’instar de celui-ci, qui, commentant ses agapes, en donne la description suivante en 1539 : « Chez nous, Teutons, les verres à boire ne sont jamais assez grands, ni de forme assez saugrenue. Nous nous levons pour trinquer à la santé des uns des autres, des singes et des curés, des moines et des religieuses, des ours, des chouettes et des hiboux et du diable lui-même. » Même les médecins s’y mettent, allant jusqu’à la canoniser puisque jugée capable d’opérer des miracles, tel le respectable Herr Doktor J.F. Henckel de Leipzig, médecin privé de la Cour de Saxe, des villes, des campagnes et montagnes, qui écrit en 1725 : « Une bonne bière vaut mieux que les remèdes miracles et autres panacées. Brasseurs et taverniers sont les meilleurs apothicaires. »

 

Ne manquent alors sur la carte de visite du jus houblonné que les signatures des plus grandes plumes germaniques. Un oubli vite réparé en grandes pompes avec l’aide de Goethe qui se fait dithyrambique dans Faust notamment, où l’étudiant Frosch rappelle bigrement le narrateur. À la lecture de ce texte magnifique, on comprend mieux pourquoi le poète fut taxé d’une vie estudiantine des plus débridée lorsque l’on relève les harangues et les répliques qui fusent au détour de ses tirades : « Au bœuf, l’ eau donne la force, aux Muses, la bière et le jus de treille. Buvons, frères, de la bière et du vin ! Qui voudrait devenir un ruminant ? » ; « Regarde de quel pas elles vont, ces filles ! Viens, frère, il faut aller avec elles. Une bière corsée, un tabac fort, une fille bien troussée, voilà qui est à mon goût. » ; « Donnez-moi un verre et je chanterai votre éloge. Mais que l’échantillon ne soit pas trop petit, pour porter un jugement, il m’en faut une bonne lampée. »

 

À sa suite, Heinrich Heine et Thomas Mann portent de concert la bière allemande aux nues quand ils écrivent respectivement : « L’Arabe a mille expressions pour désigner son épée, le Français pour l’amour, l’Anglais pour la pendaison, l’Allemand pour la boisson et le Munichois rien que pour les endroits où il boit. » ; « Pour ma modeste part, tous les jours, je bois ma petite bière blonde au souper, un demi-litre à peine et mon humeur est toute changée. Je me calme, je me détends, je me laisse aller dans mon fauteuil et je me dis : « Encore une de tirée ! » ; « Ah, que je me sens bien ce soir ! ». Plus festif, le texte d’Eugen Roth extrait de son ouvrage consacré aux Fêtes d’Octobre, atteint le paroxysme du lyrisme germain : « Les cuivres brassent avec un bruit énorme, l’air saturé d’odeurs de tabac et de bière, la foule, avec un bruit de mer, à demi saoule de bière, à demi du rêve d’en boire encore connaît déjà la béatitude sur cette terre. Les serveuses empressées courent le long des rangées de tables où la foule sans relâche réclame à plein gosier « Un bock ! ». Leurs douze chopes contre les seins, ces robustes filles abreuvent le peuple. » À croire qu’outre Rhin, la muse des poètes a tout de l’accorte et pulpeuse nymphe tavernière !

 

La gueuze, décrite autant que décriée

 

Inscrite dans l’éternité au travers des hiéroglyphes, valorisée par Jules César qui l’adoube « noble liqueur » dans la Guerre des Gaules, la bière doit sa meilleure maxime à Pline qui s'exclamait : « Admirable génie du vice ! On a trouvé le moyen de rendre l' eau enivrante ! » De l'épigramme du romain Julien d’hier à l'auteur de romans policiers d'aujourd'hui tel l’écrivain britannique Colin Dexter dont le héros, l'inspecteur Morse, adore l' ale sous toutes ses formes au point de hanter les pubs au fil de ses enquêtes (si bien que sur chaque couverture de livre du narrateur de ces dernières figure une étiquette de bière britannique), la bière fait partie du quotidien de l’écrivain. On comprend mieux ledit inspecteur tant ces pubs valent le détour, comme celui qui suit, cité dans La mort pour voisine, l’un des tomes de cette série parue aux Éditions 10/18, collection « Grands Détectives » :

 

Le Bear Inn était renommé dans tout le pays – dans le monde entier – pour ses cravates : près de cinq mille au dernier recensement. Des vitrines pleines de cravates occupaient les murs et les plafonds de chaque salle, des cravates de régiments, de clubs sportifs, d'écoles et d'associations, des cravates venues de partout et de n'importe où. La collection avait commencé en 1954, quand le tenancier d'alors demanda à tout client à la cravate particulièrement originale de couper le petit pan de celle-ci et de lui en échanger quelques centimètres contre quelques pintes de bière. Les morceaux coupés étaient alors exposés dans des vitrines, avec un carré de bristol indiquant leur provenance et en faisait la description.

 

Traditionnellement, les livres policiers anglais font la part belle à Lady ale, la bière préférée des britanniques, servie tiède et ras le bord de pintes d’un demi-litre qui posent leur homme. À l’image de l’inspecteur Barnaby, le héros de Caroline Graham ou de l’inspecteur Poirot, belge notoire cher à Agatha Christie, ces us sont une quasi coutume qui remonte au grand Shakespeare lui-même, qui fait dire à l’un de ses personnages dans l’une de ses pièces grandioses : « Une pinte de bière est un breuvage de roi ! » Fréquentant les pubs de Londres afin d’observer au sein de ces « parlements miniatures » la comédie humaine s’y jouant au quotidien, le dramaturge confiait par ailleurs qu'Élisabeth d'Angleterre buvait une pinte de bière tous les matins.

 

L’Irlande n’étant pas en reste non plus, elle qui en veuve inconsolable broie du noir depuis toujours au point d’avoir engendrer une bière d’ébène à nulle autre pareille, la stout. Ainsi, aussi noire que la tourbe locale, la stout rencontre-t-elle naturellement la bière dans les enquêtes narrées par Erin Hart, une auteur américaine aux profondes racines irlandaises pour ne pas dire gaéliques qui ne manque pas d’en citer les marques emblématiques sans qui l’Irlande ne serait pas l’Irlande, comme dans cet extrait de son deuxième roman, Le lac des derniers soupirs (Pocket / Policier) : « On voyait son père adossé à un mur, la cigarette au bec, toisant l’appareil photo d’un air provocateur, quasi menaçant. (...) S’il y avait bien une chose qu’il avait toujours sue, c’était que Dominic Brazil aimait son paquet de clopes et sa pinte de Guinness plus que tout autre être humain. »

 

Nonobstant, partout de par le monde, l’inspecteur de police aime la bière pour ce qu’elle est : la meilleure amie de son sandwich et de ses nuits blanches ; celles-là même où la lumière se fait selon les dires de ce bon vieux commissaire Maigret, grand consommateur de demis, et de ses confrères. Il faut dire que son « papa », le liégeois Georges Simenon, avouait l’apprécier fort lui-même :
« Pourquoi j'aime la bière ? Bien difficile à dire en quelques mots. D'abord pour l'atmosphère des endroits où on la sert, en particulier ces cafés propres, luisants, de Belgique, où règne une bonne odeur de bière et de cigare. Parce qu'elle est rafraîchissante aussi, surtout l'été à l'ombre d'une terrasse. Pour sa saveur enfin, qui se marie si bien avec l'odeur du tabac. » Un amour qu’il transcrivait jusque dans les répliques des films tournés d’après ses œuvres, tel celui où il fait dire avec humour à Jean Gabin jouant Maigret : « Un demi à la pression ! Je sais, la bière fait grossir. Mais j'ai depuis longtemps renoncé à la coquetterie ! »

 

Et les exemples ne manquent point à croire que la bière aime les mauvais garçons autant que les flics et qu’à ce niveau, elle se régale à fréquenter les chapitres des polars afin de passer de l’un à l’autre en mante religieuse infidèle ! Ainsi l’a retrouve-t-on dans cet extrait de Jusqu’au dernier, un polar sud-africain remarquable dû à Deon Meyer (Seuil / Policiers) : « À la table voisine, un client avalait sa bière avec grand plaisir : le verre incliné, le pomme d’Adam qui monte et qui descend jusqu’à ce que, la dernière lichette de mousse sortant enfin du verre, on le repose sur la table et s’essuie la bouche avec une serviette. Griessel imagina la chaleur qui se répandait dans l’estomac du bonhomme, sentit comme elle devait lui faire du bien par tout le corps, voilà qu’elle remontait à sa tête, Dieu que c’était chaud et agréable – ça titillait, voilà, une vague de plaisir qui arrondit tous les angles. Il baissa la tête et regarda le poivrier et la salière posés sur la table. Il était trempé de
sueur... »

 

De même pour ces clins d’œil tirés de La mort d’un pigeon de Claude Schmitt, l’un des piliers de la collection « Les Polars Régionaux », une merveille de description du régionalisme à mettre au crédit des Éditions du Bastberg : « Claude arriva le dernier, la tête dans les épaules, proférant juron sur juron. Son après-midi avait été exécrable, une fois de plus. Heureusement qu’il n’y avait plus d’élèves au collège ! Deux morts en deux mois, c’était trop ! La délicieuse bière à la châtaigne de la brasserie traditionnelle d’Uberach que je lui servis ne suffit pas à lui remonter le moral. » Plus loin, où là, la bière n’en sort point grandie peut-être parce trop banalisée pour un monde où tout tient de l’exceptionnel : « La bière accompagnant le skat était toujours choisie soigneusement par le recevant. Il s’agissait souvent de dégustations originales que nous savourions comme il se doit. Une bière de Noël dont on faisait sauter le bouchon comme s’il s’agissait d’une bouteille de champagne. Une bière de tradition dont on appréciait les saveurs de terroir. Une bière d’ abbaye, brune ou blanche qui enchantait le palais... Ce soir là nous dûmes nous contenter de banales canettes de Kronenbourg dont on dévissa les capsules à la main, des canettes tièdes de surcroît car elles n’avaient pas été réfrigérées comme il se doit... »

 

Populaire comme le roman, sa présence s'accentue dès que le texte se fait polar ou populiste. La dive mousse se fait alors compagne de Sherlock Holmes chez Conan Doyle, de Cornudet chez Maupassant dans Boule de Suif, de Grantaire dans Les Misérables de Victor Hugo, de Tintin et du capitaine Haddock dans L’Ile Noire d’Hergé, ou de héros plus anonymes, homme ou brasserie, comme dans L'Insurgé de Jules Valles ou dans certains passages d’Alphonse Daudet. Vilipendée par Baudelaire, la bière, plus précisément la gueuze bruxelloise, se voit comparer à de l'urine par cet amant de l’absinthe qui, s’il avait aimé la bière, lui aurait écrit « Les Fleurs du Malt ». Là où les vers du poète écossais Robert Burns anoblissent sa matière première en une ballade d’exception intitulée « Jean Graindorge ».

 

Heureusement, les femmes font corps autour de la bière en se souvenant que le brassage du pain liquide fut longtemps leur apanage à l’image de Louise de Vilmorin qui écrit : « Quand on parle de bière, on se ridiculiserait en prétendant lui faire sa publicité. Comme la Joconde, la bière est au-dessus de cela. Le nombre infini de ses adeptes suffit à mettre en évidence et à prouver sa valeur, son agrément et son charme. ». Ou de Colette vengeant l’affront fait à la gueuze par Baudelaire, au sujet de laquelle l’écrivain Michel Rachline rapporte cette anecdote significative dans son ouvrage sur L’Art et la Bière (Éd. Olivier Orban) : « L’écrivain Colette ayant été reçu à l’Académie Royale de Belgique, la reine Elisabeth lui demanda ce qui lui ferait plaisir. Colette n’hésita pas : « De la gueuze lambic ! » On vit alors la reine douairière hanter les quartiers populaires de Bruxelles, à la recherche de ce breuvage, qu’elle découvrit à cette occasion. »

 

Émouvants poètes d'Outre Quiévrain, Maurice Mataerlinck la glorifie et Jacques Brel la chante, le blues aux lèvres. Sensuel, le spleen d'Henry Miller le mène à philosopher sur elle comme sur le sexe dit faible, en compagnie d'une mouche posée sur son demi dans son livre Printemps Noir. Plus proches de nous, Les contes d'un buveur de bière de Charles Deulin et son chapitre consacré à Gambrinus, Le Brasseur de Kumlbach d’Auerbach, l'encyclopédie brassicole vivante qu'était Antoine Blondin déclamant le « Letabundus », la plus ancienne chanson sur la bière datant du XIIIe siècle, et les Les Vignes du Brasseur, contes et légendes brassicoles d'Alsace (Éditions Coprur), de votre humble serviteur, donnent à la bière des lettres de noblesse épistolaires toujours d'actualité. Rejoints en cela par un poète québécois un temps brasseur de micros et micro-brasseur, Robert Charlebois raconte de bien savoureuses anecdotes aériennes sur la broue dans son livre intitulé On dirait ma femme... en mieux ! (Robert Laffont), telle celle-ci surprise sur un vol d’Air Canada :

 

En fait, la seule chose qui l’intéressait vraiment était d’aller savourer une bonne Raftman pression, dont s’enorgueillissaient depuis quelques temps les salons d’Air Canada... Il tomba sur un torontois buveur de Bud, qui découvrait, les yeux arrondis, une mousse sur lie au malt de whisky, fumée à la tourbe pour la première fois de sa vie. Il s’agrippait au comptoir, n’en croyant pas ses papilles gustatives. Le choc culturel était un peu trop fort pour lui, - What the fuck is that ? Samson Micreault lui répondit que « ouate de phoque » serait un très beau nom pour une cream beer québécoise. Il avala goulûment une deuxième, puis une troisième gorgée de Raftman avec le sourire...

 

Ou cette autre arrivée sur un vol d’Air France où la femme la dispute à la bière dans le coeur de notre chanteur soumis à des choix cornéliens comme on va le lire :

 

- Un peu de champagne, Madame ?

- Non, merci. Il est toujours trop vert. Et si les rois n’en avaient pas bu au dix-huitième siècle, plus personne n’en boirait aujourd’hui. Vous avez de la bière ?

 

Pincez-moi ! C’était de la musique à mes oreilles de pianiste. Je venais d’entendre la plus jolie voix du monde dire, sur un ton doux et ferme à la fois, la plus belle réplique dont un bièrologue puisse rêver.

 

- Kronenbourg, Carlsberg ou Tuborg.

- Boff ! Alors donnez-moi un petit planteur.

Puis, l’hôtesse se tournant vers moi :

 

- Désolée, monsieur Micro, mais nous n’avons aucune de vos bières sur ce vol !

- Eh bien, puisqu’il n’y a pas de bière, apportez-moi une Kronenbourg.

 

La voisine m’adressa un sourire assoiffé qui me fit chavirer. J’étais tétanisé par l’émail de ses dents et l’ourlet mouillé de ses lèvres. Même la 1664 de luxe, malgré son petit goût de canette métallique qui la rendait trop amerisée, me sembla mieux équilibrée et meilleure que d’habitude. C’était donc très grave !

 

Tandis qu’à leurs côtés passe le fantôme d’un ami de la dive mousse, le plus fidèle d’entre tous, qui salue de la main tous les précités, tous amis de ce chantre préféré de la dame blonde, l'immense acteur trop tôt disparu, le bien-aimé Ronny Coutteure. Lui qui dans son opus « Le Temps de la Bière » déclame des fragments d’une ode à la bière qu’il portait en lui comme une croix de croisé et dont les passages cités ci-après révèlent sa sensibilité d’écorché vif mort d’humour :

 

 

La Bière est l'amie du sage,

L'ennemie de l'ivrogne.

Elle est amère et utile

Comme le conseil d'un philosophe.

Elle est permise aux gens d'esprit,

Interdite aux imbéciles.

Elle pousse le sot vers les ténèbres

Et guide le sage vers Dieu…

 

et

 

Elle (la bière) changeait la mer en miel,

Le sable de la mer en orge,

La vase de la mer en malt,

Les galets de la mer en sel,

Les bocages en champ de pain,

Les bords des prés en champ de blé,

Les collines en fins gâteaux,

Les montagnes en oeufs de poule,

Car telle est la puissance de la bière.

 

Enfin, summum de la rencontre entre le stylo et la mousse, l'Irlande lui offre ses plus beaux écrits, au travers du génie de ses écrivains. De Patrick Kavanagh à Brendan Behan, d’Oscar Wilde à Samuel Beckett « attendant Godot » au pub, via James Joyce et son personnage d'Ulysse, Léopold Bloom, décrivant l’activité de la ruche Guinness, en passant par Yeats, Jonathan Swift, Sean O'Casey, Seamus Heaney, Patrick Mac Ginley ou Edna O'Brien, sans oublier l'inévitable Bram Stoker, créateur de Dracula, tous trempèrent leur plume dans l'encre noire de la stout nationaliste pour la parer d'une poésie humaniste qui l'honore pour l'éternité. Dans leur cas, pas d’extraits tant il est recommandé soit de lire l’intégrale de l’œuvre de chacun pour connaître de fabuleux émois littéraires, soit de les suivre à la trace tout au long de l’itinéraire qui suit.

 

Méditant sur le fait que « Dieu a créé l' alcool pour empêcher les Irlandais de dominer le monde », le lecteur peut en effet boire des yeux leur prose foisonnante et lire des lèvres leur bière préférée en déambulant au fil du Dublin Literary pub Crawl. Ce circuit touristique de découverte des pubs par le verbe est animé par des acteurs talentueux aptes à vous replonger dans les écrits comme dans la vie de ces écrivains d'anthologie. D’autant qu’ils ont marqué à jamais leurs descendants du même sceau gambrinal nationaliste, comme en atteste cet échange de propos, extrait du livre Le masque du Jaguar de Daniel Easterman sorti aux Éditions Belfond dans la collection « Nuits Noires » : « Que se passerait-il si je fouillais dans votre passé, monsieur, lança-t-elle ? Est-ce que j'y découvrirais quelque noir secret ? Je vous l'ai déjà dit, Alice, je suis Irlandais : en matière de noirs secrets, nous n'avons que la Guinness ! » Quand ce ne sont pas leurs collègues britanniques à l’image du grand Graham Greene écrivant : « Déjà seule avec le Seigneur. Mais pour elle, la mort était la fin de tout. Seule à seul avec le Seigneur, cela ne signifie rien comparé à un verre de Guinness un jour ensoleillé. » Hommage soit qui malt y pense !

 

La bière, héroïne de roman

 

Anoblie par le gratin littéraire irlandais, la bière nourrit bien des inspirations et des fantasmes, jusqu’à devenir partie prenante du récit après en avoir été l‘inspiratrice. À ce jeu d’interdépendance, les écrivains tchèques n’ont rien à envier à leurs confrères poètes d’Erin. Auteur génial indissociable de la taverne brasserie du Tigre d’Or à Prague, Bohumir Hrabal, à l’instar du grand Kafka et du brave soldat Svejk, le prouve, allant jusqu’à faire du communisme, le bienfaiteur de la brasserie dans son opus sur Les souffrances du vieux Werther paru aux Éditions Maren Sell : « Et il y a des tas de gens qui sont communistes juste sur le papier et quand ils l’ouvrent, tandis qu’un vrai communiste doit travailler et partager équitablement avec les autres et pas seulement baratiner, on m’enverra valser aussi, à l’époque on buvait plus, il y avait une brasserie dans chaque village, avant les gens mangeaient tout leur content, c’est comme quand on achète du café et qu’on en met plus, c’est un vrai délice, mais quand on en met moins, c’est de la gnognote, et combien on met de sucre dans la bière ? »

 

Bénie des dieux, la bière est partout qui agit comme un lien social qui se tisse au sein des auberges, tavernes et pubs, autres chez eux des gens pour qui boire une bière fleure bon la fête et le partage. Des libations que décrit à merveille Niall Williams, en émule de Joyce, dans son roman d’amour intitulé Comme au ciel (Éd. Denoël) :

 

L’air sentait la laine et les plantes médicinales, de quoi plonger tout le village dans un sommeil enchanté s’il n’y avait eu les bruits de la dernière livraison des pubs, le ferraillement des fûts de Guinness et le cliquetis des caisses de bouteilles transbahutées par les jumeaux Keogh, rire grêle de râtelier fantôme, comme au souvenir du plaisir qu’on avait eu à les vider… On s’affairait au jardin, on s’informait des résultats des matchs de foot, on prenait le thé avec des tartines beurrées ou des parts de cake, on écoutait avec une colère impuissante et muette l’inventaire des tragédies quotidiennes avant de se débarbouiller et de changer de chemise pour aller flâner devant l’église en attendant la messe de sept heures. Lorsque le père Moriarty distribua la communion, goûtant en retour à l’haleine diversement parfumée de ses ouailles, le cœur du bourg avait déjà commencé à battre plus vite et les premiers transfuges, sortis en douce après la lecture de l’évangile, voyaient déjà la bière brune mousser dans les chopes sur les comptoirs d’acajou.

 

Ou bien encore Christian Laborde, dans son ouvrage Flammes (Fayard) : « (…) depuis qu'à Lovac le diable faisait des siennes. Ce n'était, dans les couloirs, qu'allées et venues, discussions à bâtons rompus entre confrères. Dans toutes les chambres, les machines à écrire crépitaient. Le camion Meteor manœuvrait régulièrement dans la cour des trois hôtels. »

 

Reflet de la société, la bière est trop souvent montrée du doigt comme un bouc émissaire, pour ne pas dire un « bock émissaire ». Échappatoire, refuge, synonyme d’oubli, cette compagne ancestrale de l’humanité est toujours là où la misère et la peine suintent des fêlures de la vie, fidèle chuintement empreint de blues. En témoignent ces lignes puisées dans « Mathilda Wrede », une des nouvelles du touchant recueil de Selma Lagerlöf, grande dame de la littérature suédoise, Des trolls et des hommes (Actes Sud) :

 

Juho Jokinen et son camarade Eino Ilonen sont assis un samedi soir dans le parc Brunn à Helsinki… N'ont-ils pas les poches pleines de bouteilles de bière, là assis dans un coin reculé du parc, prêts pour une plaisante soirée ? (…) Il (Ilonen) est venu de la campagne pour devenir cocher et, à vrai dire, il se tient trop bien pour fréquenter ainsi Jokinen, un ancien détenu, mais il n'a pas su résister à la tentation des goulots qui pointent hors de la poche de Jokinen… Le parc entier est pratiquement désert. Ils aperçoivent seulement une femme solitaire là-bas, entre les arbres… Jokinen, pourtant, se met à déballer une longue suite de jurons…

 

- Qu'est-ce qui te fais si peur ? demande Ilonen…

- Tu ne la connais pas ? s'écrie Jokinen. Ah oui, c'est vrai que tu n'as pas encore eu affaire à elle. C'est une demoiselle qui venait nous voir en prison…

- Bon, si t'as peur à ce point, propose Ilonen, on n'a qu'à jeter les bouteilles à l' eau et rentrer chez nous !

- Mais je n'ai pas peur. Tiens, regarde !

 

Le bouchon sort de la bouteille avec un bruit provocateur, et ce au moment même où la femme solitaire passe devant eux…Jokinen tient fermement le goulot de la bouteille. Il veut la lever pour boire, mais il la repose.

 

-  Eh ben, Jokinen ! dit Ilonen qui s'apprête à poser sa main sur la bouteille, une main que son camarade repousse.

-  Regardez, mademoiselle ! crie-t-il en levant la bouteille. À la santé de Mathilda Wrede ! hurle-t-il d'une voix indescriptible et, au même moment, il renverse la bouteille et en laisse le contenu s'écouler par terre. Et Ilonen, qui malgré lui a été touché par ce spectacle, regarde toute cette bière s'écouler sans esquisser un seul mouvement.

 

L'instant d'après, Mathilda Wrede est auprès d'eux.

 

-  Oh, Jokinen, dit-elle, comme vous m'avez fait plaisir ! »

 

Trois petits tours et puis s’en vont pour mieux rebondir, les nourritures spirituelles brassicoles reviennent encore et toujours briller à l’ombre. Un peu comme si la boisson de lumière venait éclairer de sa convivialité humaniste les bas-fonds de la société. Ceux-là même, que fouillent policiers, enquêteurs, profilers et détectives en tous genres, fidèles adorateurs de son culte.

 

En son jardin dans le monde du polar, la bière s’y complaît au point de faire partie de la panoplie idé ale du bon flic, au même titre que le flingue, les menottes, le couvre-chef ou l’insigne. Et cela donne des tranches de vie moussantes et pétulantes que le lecteur savoure, voire dévore page après page, en coïncidence magique avec quelques gorgées de ladite boisson. Captivé par le narrateur, il est alors en pleine quête de perles savoureuses, attendrissantes ou bouleversantes comme exprimés dans ces lignes de Lundi perdu, roman de Michel Quint, paru aux Éditions Joëlle Losfeld :

 

Joffre l'a vue traverser le square, et, avant qu'il ait poussé la porte, elle lui a tiré un calice de Leffe, bertonnant toute seule parce que la pompe crachote et ce parfum de bière au décolleté, au bout de la journée, ça soulève le coeur. Alors, elle se recule le plus qu'elle peut, le cul contre les placards frigo, et opère à bras tendus, l'air de pas y toucher, de faire un boulot indigne. Mais elle a beau, sa poitrine la trahit, se comprime, pigeonne, et les gouttes de pression fraîche lui coulent entre les seins. Après, postée à sa caisse, elle éponge à grands soupirs, se fourrageant le balcon avec un kleenex. Sur le zinc, la mousse dégouline au pied du calice.

 

Ou encore, celles empruntées à la nouvelle titrée « Deux cadavres dans un cercueil » tirée de l'ouvrage d’Yves Varende intitulé Sherlock Holmes revient (Fleuve Noir) :

 

Pour sa part, il (Kurt Matull) s'était bien remis de son somme imprévu et avait manié les couverts avec allégresse avant de lever le coude avec la régularité de métronome des robustes buveurs allemands. Pour les continentaux habitués à des liquides plus raides, la bière anglaise est fort proche de la pisse de chat. On peut en boire jusqu'à l'aube sans apercevoir le bout de la trompe d'un éléphant rose. La fermeture régulière et prématurée des estaminets britanniques est d'autant plus compréhensible pour les esprits attachés à la libre entreprise. Un pays qui boit à heures fixes est aussi singulier qu'une choucroute sans saucisses !

 

Parfois même le charme est au rendez-vous, pour preuve cette phrase issue du roman policier Les larmes de l’ange de Carol O’Connell, titre de la collection « Suspense et Cie » chez J.C. Lattès :
« Deux bières atterrirent sur la table, un or glacé dans des verres gainés d’une buée de givre. » Ou cette description haute en couleurs prise dans le vif du roman picaresque de Howard Frank Mosher, Québec Bill Bonhomme éclos aux Éditions Alinea :

 

Henry gara Foudre Blanche devant une gargote nommée Chez Joie de Vivre…

 

-  Je veux bien que tu m’offres un café, Henry ?

-  Mais je paie une bière à Wild Bill.

 

Rat contempla sa bière sans y toucher. Je songeai qu’il ruminait toujours à son histoire de whisky volé.

 

- Qu’y a-t-il, Ratty, demanda mon père ? T’as jamais été le genre de gus à laisser longtemps intact le faux col d’une gueuze. C’est une Molson par-dessus le marché. Tu peux pas boire sa sœur dans la cuisine du cousin Whiskeyjack. Vise-moi un peu ces p’tites bulles dorées, mon gars. Regarde-les danser...

 

Et la bière d’enchaîner alors les apparitions sur l’écrit noir de nos nuits blanches dans Sombres crapules de Russel H. Greenan (Éd. Sombre Crapule) : « Le revolver par exemple, ne semblait pas assez gros pour causer la mort. Ça aurait pu très bien être un jouet, un gadget de farces et attrapes, un de ces briquets en forme d’automatique miniature. Et les coups avaient paru si faibles – à peine plus que le pop d’une canette de Budweiser qu’on ouvre. » Chez Charles Wilson dans Rouge Bayou, un polar de chez Murder Inc./Thriller Noir, les bien nommés : « Ils mangèrent sur le chemin du retour et firent glisser les po'boys (gros sandwich préparé à la Nouvelle-Orléans, de forme allongée, souvent garni d'huîtres ou d'autres fruits de mer, tomates et salade verte) avec une Barcq, de la Root Beer (sorte de limonade bière parfumée aux racines, notamment de salsepareille, et aux herbes) traditionnelle qu'on distribuait en boîtes à l'échelle nationale, mais qu'on servait sur la côte dans les mêmes bouteilles en verre qu'un siècle plus tôt, à l'époque ou une famille de Biloxi en avait inventé la formule secrète. » Ou dans Romeo Dog de Stephen Hunter sorti chez le même éditeur que le précédent : « Payne et Timmons assistèrent à plusieurs autres numéros de strip-tease, faisant honneur aux brasseries Dixie, tels deux marins en permission pour la première fois depuis les années soixante. Tu es le type le plus contrariant que j'ai jamais rencontré. Si on te tendait une pinte de bière gratuite pleine au neuf-dixièmes, tu réclamerais le dixième qui manque. »

 

Comme quoi, si indescriptible qu’il paraisse, le plaisir d’une bière se dépeint tout de même, brut de formes, comme il se ressent avec la même passion et les mêmes mots chaleureux qui hantent le blues, son cousin germain. Cerise sur la mousse, la bière s’écrit et se parle tel un langage social véritable et compréhensible par tout un chacun, qui nivelle les valeurs au comptoir des bars du globe tel une liqueur d’Esperanto brassant l’utile et l’agréable en ces parlements du peuple, sur fond de tolérance et de partage.

 

« Alors ne l’écrivez plus jamais bière, mais Bière ! »

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Originellement publié dans Le Sous-Verre,  Vol. 2 no 6  

Jean Claude Colin (© janvier 2002 / mars 2007) 

 

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