L'encyclopédie de la bière
Retour aux sources de la féminité de la bière
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- Publié le Dimanche, 31 Août 2008 23:20
- Écrit par Jean-Claude Colin - Chroniqueur
Aimée des hommes depuis la nuit des temps, la bière partage avec la femme le même atout séducteur, la féminité. Compagnes fidèles de l’histoire de l’humanité, toutes deux se nourrissent à la même saga teintée d'une attirance commune exercée sur l'homme, victime consentante de leurs avances, du chasseur d'antan à l’homme d’affaires actuel.
Fruit de la découverte de la fermentation du grain il y a près de 30000 ans, la bière doit tout à la femme des cavernes, auteure de ce qu’elle était alors, une décoction macérée nuitamment : brouet de grains oublié dans une écuelle d'eau qui, fermentant toute une nuit, ravit un matin les papilles gustatives, et pour une fois dubitatives, de son guerrier de compagnon médusé, dès lors conquis au point de n’en plus boire d'eau !
Le pain liquide!
Tâche ménagère dès 7 000 ans avant notre ère, le brassage devient l'apanage de la femme dans tout le berceau de l'humanité, la fabrication de ce pain liquide rejoignant celle du pain solide, une autre de ses attributions vitales, pétri de ses mains habiles. Des sables du désert aux confins des steppes via les jardins suspendus de Babylone et les maisons closes de Sumer, ce qui n'est alors qu'une infusion de céréales (millet, orge, blé, sarrasin ou épeautre), appelée sikaru ou zythum, se boit avec une paille, tantôt alcoolisée avec des dattes pour les hommes, tantôt adoucie avec du miel pour les femmes. Tour à tour offrande sacrée veillée par des prêtresses attachées à son destin, les Tsabitus, boisson de tavernes ou salaire des milliers d'ouvriers sacrifiés au lustre des temples et des pyramides jalonnant les rives du Nil comme celles du Tigre et de l’Euphrate, la bière est omniprésente dans le quotidien du monde antique.
En Égypte, mystique, elle se voit déifiée aux côtés d’Isis (déesse des moissons comme sa consoeur celte Cérès), avec qui elle accompagne les Pharaons dans leurs dernières demeures coniques. Sociologique, elle accompagne leurs armées en campagne au sein de brasseries cantinières roulantes, Madelon avant l’heure répandant au fil des conquêtes l'art du brassage cher aux sorciers brassicoles de Péluse, la Munich égyptienne. De là, sa « traçabilité » s’impose qui voit le monde indo-européen digérer cet apport nourricier et apprendre à maîtriser l’art de brasser. De l’Orient, la bière remonte vers le nord où les Vikings la sanctifient au sein de leurs chaudrons d’abondance et où les Walkyries lui confèrent le pouvoir de donner l’éternité aux guerriers morts en route pour le Walhalla. Puis, au gré des migrations des tribus kourganes sises entre Dniepr et Volga, creuset de l'expansion du monde celte, elle devient cervoise, ancêtre miellée des bières bretonnes d'aujourd'hui, chère à nos ancêtres gaulois. De la Gaule au Moyen-Âge, la bière reste une affaire de femmes qui voit celles-ci brasser à la maison. La plus célèbre d'entre elles étant sans aucun doute la propre femme de Luther, dont les outils de brasseuse faisaient partie de la dot, ce qui ne sera pas sans conséquence sur le fait que ce dernier choisira la bière, plutôt que le vin divin catholique, dans les canons de la Réforme. Alors que l’Église catholique dépossédera la femme de la bière pour en faire « l’attrape-pèlerin » idéal, car moins cher que le vin offert en ses abbayes et couvents sur les sentiers de pèlerinage, la féminité tiendra sa revanche avec la fleur femelle du houblon. Celle-ci, une fois ensemencée par la fleur mâle aux fins de sécréter la substance amérisante de la bière connue sous le joli nom de lupuline, sacrifie son géniteur telle une amante religieuse.
Corps de bière !
Cependant, les relations bière/femme ne se limitent pas à un cours d'histoire. Ancrées au plus profond de la mémoire ethnologique collective de l’humanité, elles se révèlent dans la façon dont les hommes en parlent, utilisant pour les décrire les mêmes mots pour l'une comme pour l'autre. Blondes, brunes, rousses, noires, auburns, leurs robes défilent agitant leurs atours faits de rondeurs divines, d'immaculées conceptions et de rosée d'abondance. Sans oublier les connotations allusives des seins rebondis qui parent nourrices et nymphes tavernières, accortes servantes à la cour de l'homme. Là où la mousse est décrite virginale et la bière taxée d’or liquide ou de bijou gustatif, tout langage à double sens mêle poésie et séduction.