L'encyclopédie de la bière
La montagne Kreuzberg au coeur de la frétillante Franconie
- Détails
- Publié le Dimanche, 31 Août 2008 20:27
- Écrit par Martin Thibault - Chroniqueur
Les champs de moutarde s’allongent paisiblement à l’horizon. Leurs scintillements jaune-canari illuminent l’horizon. Elles composent un échiquier champêtre en compagnie des parcelles de verdure et des granges tout autour. Elles se dissipent maintenant derrière nous, au bas de la montagne.
La brise vivifiante fait bruisser les feuilles des arbres qui nous offrent leurs ombres disséminées, rafraîchissant sporadiquement nos fronts qui perlent. Grimper ces sommets campagnards, chevauchant une vieille bécane rouillée, requiert un effort constant, mais l’effort en vaut la chandelle croyez-moi.
Au sommet de la montagne de la croix, Kreuzberg en allemand, dans la région de la basse Franconie, trois celliers à bière (bierkellers) attendent nos papilles. Les brasseries-mères des deux premiers sont situés à Hallerndorf tout près; la Brauerei Rittmayer, et la Brauerei Lieberth. La suivante loge de l’autre côté de la pente à Schnaid, la Brauerei Friedel. Ces aires de relaxation sont également protégées des rayons torrides du soleil par de majestueux arbres à feuilles caduques. Les trois temples brassicoles se côtoient, de telle sorte que nous pouvons aisément gambader de l’un à l’autre. Nous y retrouvons des rafraîchissements pétillants et de la bouffe apaisante, le tout arrosé de la classique jovialité bavaroise. Enfin, le paradis.
Laissons notre vélo ici. Ou là, peu importe. Personne n’y touchera: le mot « voler » ne fait pas partie du vocabulaire des habitants de cette région. Le premier cellier à gauche est celui de Friedel, qu’il ne faut pas confondre en passant avec la brasserie du même nom de la ville voisine Zentbechhofen. Aucun lien de parenté entre elles. Il existe tellement de petites brasseries familiales en Franconie (à peine 300) qu’il faut comprendre que plusieurs portent le même patronyme. Consultons l’ardoise à l’entrée. Elle annonce les cervoises du jour. YES! Il y est écrit: Zwicklbier, Kräusen Pils, Hefe Weizen, et Schwärzer Doppelbock!! Un choix de roi pour nous princes du vélo. Ces brasseurs brassent les bières plus pittoresques les unes que les autres, toutes respectant les standards de qualité élevée de la Franconie; parmi les plus nobles que je connais. La banale lager de base est toujours excellente. Dirigeons-nous vers l’une des tables à pique-nique, confortablement installées sous le feuillage réconfortant et je vous apporte un stein chacun. N’importe laquelle fera le boulot.
La Zwicklbier nous offre son corps charnel et fruité, enjolivé de
vagues de sucre et de levure qui accentue son excentricité de lager. Je prends une grande lampée. Une carbonatation délicate, un corps velouté; satisfaction garantie. Ils me l’ont servie dans le mass krug, cette classique chope en grès qui contient un modeste litre. Je devine que vous devenez assoiffé comme je l’étais alors... La Kräusen Pils maintenant. Une pilsener non filtrée, riche de foin, d’agrumes, de groseilles et de houblon aromatique. De toute
évidence, la levure est un peu zélée, mais elle ne porte pas ombrage à la qualité de cette pils. Alors que je réfléchis à mon prochain choix, un habitant du coin insiste pour que je choisisse la doppelbock. Il n’a pas à me tordre le bras. Ce double bock soutiré directement du fût me propose un corps sensuel, permettant aux petits fruits confits d’exprimer leur personnalité, enjolivé de caramel, ainsi que des notes de torréfaction et une complexité intense de malts. Un modèle exemplaire du style et une surprise encore plus grande de constater son pouvoir d’étanche soif en cette journée humide. La Friedel Weizen nous inonde de bananes, de clous de girofle, et de houblon herbeux. Le tout enrobé dans le corps velouté typique des weizen; voilà une bière estivale bourrative au goût. Les petites bestioles ailées qui se cramponnent à la paroi de la chope ajoutent une coloration au dépaysement, n’est-ce pas? Assurez-vous de prendre avec vous avant de quitter les bouteilles que vous souhaitez partager avec vos amis de retour au pays. Vous ne les retrouverez même pas dans le village voisin!
Au détour d’un regard, nous apercevons tout juste à côté le Lieberth Keller. Il n’offre qu’une seule bière, ce qui est habituellement la norme dans ce type d’établissement. Il s’agit d’une kellerbier voilée, rassasiante, plutôt simplette comparée à ce que nous venons de découvrir chez le voisin et à ce que nous découvrirons un peu plus tard chez Rittmayer. Allons-y donc! La landbier de Rittmayer est offerte directement du cask, par gravité. Aucune pompe au gaz, ni de manette de soutirage. Il propose également en bouteille une bière fumée, la Raiterla Rauchbier ainsi qu’une Weissbier. La Raiterla est tout simplement sublime avec ses notes boisées et de fumée, une succulente émulation d’un feu de camp le lendemain matin. À titre de comparaison, la signature de fumée n’est pas aussi vive que celle de la classique Schlenkerla, mais elle se distingue par
une plus grande finesse. Son corps se fixe sur le malt alors que la délicate carbonatation procure une sensation riche en bouche. Voilà une héroïne inconnu du monde des rauchbier. Impossible de ne pas surfer sur une vague d’excitation après l’avoir consommé, avant de plonger ensuite dans la grâce de la Landbier Hell. Un nouvel arôme séduisant nous aborde, d’une grande fraîcheur composée d’agrumes et de houblons floraux confortablement soutenus sur une balle de foin. Une amertume de houblon est suspendue sous la crème du palais et des arômes intenses de houblon nous gardent éveillés. Un autre chef-d’oeuvre riche et savoureux de la maison Rittmayer. Leur weissbier est décorée d’esters de banane, équilibrés d’épices de clous de girofle agréables. La sensation en bouche est bien veloutée; c’est un exemple classique du style. Onctueuse tout en étant désaltérante, sa personnalité de blé équilibre parfaitement la douceur de la banane. Elle s’inscrit d’ailleurs dans la même lignée que celle de Friedel.
Pourquoi me laissez-vous parler autant? Levons-nous et marchons un peu. Je vous assure que vous ne le regretterez pas. Lorsque nous en aurons assez, nous enfourcherons nos bécanes et pédalerons jusqu’à la gare la plus proche. Nous y prendrons le train en direction de Bamberg à 20 minutes de là. 10 brasseries y transforment l’eau, dont les célèbres spécialistes de la rauchbier Schlenkerla et Spezial. Cette magnifique ville est inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Impossible de résister à ses charmes, d’autant plus
qu’elle pétille d’une culture brassicole unique. Nous pouvons également nous diriger vers Forchheim, qui est encore plus proche et tester les 4 brasseries locales: Neder, Hebendanz, Greif, ou Eichhorn. Forchheim propose un quartier original: la Kellerwald, qui peut être traduit par « la forêt des celliers ». Une vingtaine de celliers à bières sont adossés au bas d’une pente abrupte à moins de 2 km du centre de la vieille ville. Ils n’offrent pas un assortiment de toutes les bières régionales, mais les quatre brasseries locales y sont représentées, ainsi que l’exquise Löwenbräu de Buttenheim, et la Brauerei Krug de Breitenlesau. Nous pouvons aussi opter pour le hasard : nous diriger dans n’importe quelle direction à partir du Kreuzberg. Nous ferons alors la rencontre d’un nombre incalculable de brasseries à tous les 3 ou 4 kilomètres. Je ne sais pas où nous emplirons nos chopes, mais je suis convaincu que nous croiserons des douzaines de brasseries rurales en chemin. Bienvenue en Franconie, le paradis des brasseries artisanales, le parc d’amusement des amateurs de bières microbrassées. Vous vous procureriez un abonnement annuel, j’en suis convaincu.